" On a digéré l'informatique, on se concentre à nouveau sur la qualité et sur le sens profond des choses. C'est pourquoi, je pense qu'on se dirige vers un renouveau. "


Affaire esperluette Pensez-vous que vos métiers prolongent fidèlement ceux du graveur de poinçons et du compositeur ?

Franck Jalleau Sans aucun doute. Tout ce qui est imprimé de nos jours passe par nous. La plupart des caractères des catalogues de photocomposition ont été dessinés, numérisés par des dessinateurs de caractères. Il est vrai que ce n'est pas un métier très vieux. Il a été créé par des gens comme Ladislas Mandel et Frutiger qui ont fait la bascule entre le graveur de poinçons, qui monopolisait jadis tout un savoir-faire typographique, et le dessinateur de caractères numériques. Depuis, un changement s'est opéré avec l'informatique : beaucoup de gens s'improvisent dessinateurs de caractères tout simplement parce que l'outil le permet.

AE L'Informatique a démocratisé la création de caractères ?

Franck Jalleau Démocratisé avec un grand " D ". À une certaine époque, j'ai été très critique là dessus, mais je crois finalement que ça correspond à une réelle volonté de création et c'est sans doute cela le plus important. A celui qui l'utilise de faire attention. Et puis nous sommes à une période plus sereine : on a digéré l'informatique, on se concentre à nouveau sur la qualité et sur le sens profond des choses. C'est pourquoi, je pense qu'on se dirige vers un renouveau.

AE Il y aurait eu ainsi plusieurs sortes de créateurs de caractères numériques : et maintenant ?

Franck Jalleau Il y en a toujours plusieurs, il en faut plusieurs : il y a plusieurs métier dans un métier. Ma façon de travailler fait que je peux passer six mois sur un caractère mais il ne m'est jamais arrivé d'y passer une journée. Ce n'est pas tout à fait la même façon de destiner les choses.

AE Est-ce que la formation est un gain de qualité à vos yeux ou bien vous dites-vous à présent que celui qui a envie de créer peut être aussi bon que celui qui a étudié cinq ans au Scriptorium de Toulouse ?

Franck Jalleau Pas en typo. C'est justement ce qui peut nous rattacher au graveur de poinçons : dessinateur de caractères, c'est un métier. Cela nécessite un savoir-faire, une formation de base assez solide au niveau du dessin et une connaissance profonde des aspects culturels. Il est beaucoup plus difficile de mettre au point un alphabet que beaucoup de choses. En typo, si vous faites une lettre qui n'a rien à voir avec le reste de la famille, ça va se voir comme le nez au milieu de la figure et ça ne pardonne pas.

AE Comment percevez-vous la typo française ? Est-ce qu'elle existe ?

Franck Jalleau Ce qui m'intéresse c'est avant tout la bonne typo : le travail des Hollandais est très intéressant. Ils ont vraiment une identité typographique qui s'affirme de plus en plus, c'est ce qui manque peut-être en France aujourd'hui. J'aurais envie de ça, qu'on est cette identité culturelle. Pourtant, en France, on n'a rien à envier à personne au niveau typographique : il n'y a pas si longtemps, quand la Créative Alliance s'est montée, c'est encore en France qu'on a trouvé le plus de jeunes dessinateurs.

AE Il n'y a pas de mouvement, de tendance générale ?

Franck Jalleau Non, je crois que les mouvements sont mondialistes actuellement en typographie, surtout dans la typo un peu fun, très influençable. Les Neville Brody, les Carson ont un impact considérable sur le public jeune de la typographie et de la mise en pages dont les générations successives adoptent et déforment les tendances initiales jusqu'au jour où elles se rendent compte qu'elles n'ont plus rien compris. Alors il faut recommencer autre chose.

Sur Adrian Frutiger : une biographie en anglais de Nicholas Fabian
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Sur la typo française d'après-guerre