Dessinateur de lettres : " C'est comme si on m'avait dit un jour qu'il y avait un métier pour fabriquer l'air qu'on respire. "


Affaire esperluette Le fait que la typographie ne soit pas connue du grand public, qui l'utilise pourtant tous les jours sur son ordinateur, en tant qu'art à part entière, qu'en pensez-vous ?

Franck Jalleau Pourquoi devrait-il le savoir ? Lui, ce qui l'intéresse c'est d'écrire ce qu'il pense. Un bon caractère, c'est celui qu'on lit et qu'on ne voit pas, c'est tout. Mais de plus en plus de gens s'y intéressent et l'ordinateur a fait du bien : les gens utilisent quotidiennement la typographie.

François-Marie Mallet C'est un peu comme la musique. On ne cherche pas toujours à savoir ce qu'est un adagio quand on l'écoute.

AE Pour vous, cela ne constitue pas un problème ?

Franck Jalleau Non, moi, je n'ai pas choisi ce métier pour être chanteur de variétés. On peut chercher le succès, moi je recherche le plaisir : il y a un vraiment un plaisir intime à créer de la typo…

AE Lequel ?

Franck Jalleau Ce que vous vivez en le fabriquant, en le découvrant pour la première fois, en écrivant pour la première fois avec des formes que vous aviez dans la tête, que vous avez mis du temps à mettre au point sur le papier. Lorsque vous les découvrez pour la première fois imprimées dans un corps de lecture, vous vous dites que ça vaut le coup d'avoir travaillé quatre mois. Parfois, le résultat n'est pas à la hauteur de ce qu'on avait en tête : ça m'est arrivé souvent sur des caractères. J'ai mis six, sept ans à en faire certains. On ne comprend pas toujours quand on se lance dans des formes. D'autres expériences viennent les enrichir à la longue.

François-Marie Mallet On a besoin de recul. Être spectateur et acteur à la fois.

Franck Jalleau On parle de la typo comme si c'était un métier, c'est vrai que cela en est un, mais pour moi ça n'en est pas un : je ne vois pas comment je pourrais faire sans dessiner des lettres.

François-Marie Mallet Tu es tombé dedans quand tu étais petit. Moi, j'ai appris l'existence de ce métier à 17 ans. Avant, je ne pouvais pas imaginer qu'on puisse être dessinateur de lettres. Dès l'âge où l'on apprend à lire et à écrire, cet univers devient tellement naturel qu'on oublie qu'il existe. C'est comme si on m'avait dit un jour qu'il y avait un métier pour fabriquer l'air qu'on respire.

Franck Jalleau C'est vrai, les caractères tombent du ciel pour les gens. Quand vous dites que vous passez six mois à dessiner un caractère, ils vous répondent, étonnés : " On dessine encore des caractères aujourd'hui ?! ". C'est assez génial, parce que ce sont les mêmes qui vont changer leur mobilier tous les deux ans : ils font la différence entre le design d'une chaise et celui d'une autre mais pas entre deux écritures. C'est une histoire de culture, tout simplement.

François-Marie Mallet Ce n'est pas un métier, c'est une passion. On peut le rapprocher d'un métier parce qu'il permet d'en vivre.

Franck Jalleau Il existe peut-être pourtant plus qu'ailleurs au départ une difficulté en typographie. Tout graphiste bricole, touche à la Lettre, la manipule, mais c'est quelque chose qui reste lointain. Cet univers en noir et blanc fait peur : dessiner des " A ", toute la journée, toute sa vie, ça semble restrictif, alors que ça ne l'est absolument pas. Plus on avance dans ce domaine, plus vous avez d'ouverture : c'est l'entonnoir dans l'autre sens. C'est pour cela que passer un certain cap de compétences est nécessaire pour arriver à s'éclater là-dedans.

François-Marie Mallet C'est comme une langue. Si vous en parlez cinq, vous pourrez en parler onze plus facilement. Et puis, si on parle trois langues, on est trois personnes puisqu'on va penser dans trois mentalités différentes. On est plusieurs personnes dans sa création ensuite.

Franck Jalleau Il y autre chose qui me plaît dans ce métier : le fait que le dessin de caractères soit un travail manuel, 80 à 90 % d'artisanat, de savoir-faire précieux. C'est de la mise au point, de l'adresse. Le dessin typographique, c'est maîtriser les contraintes, amener la lettre là où l'on veut qu'elle soit et non la subir.

AE Finalement, c'est toujours un voyage en soi, se surpasser à chaque fois…

Franck Jalleau C'est toujours une nouvelle aventure, un entonnoir dans l'autre sens : chaque découverte vous aspire ailleurs, vous amène à rêver. Il y a des périodes clé quand on dessine, des moments où ça m'habite complètement : je ne peux pas faire autre chose, je peux pas penser à autre chose, je peux pas encombrer mon esprit d'autre chose.

AE Le typographe est un artiste…

Franck Jalleau On est entre la Culture et l'Industrie : il y a une part de rêves, une part d'artisanat, une part d'art, une autre où il faut avoir les deux pieds par terre… Plein de parts, c'est ce qui fait l'intérêt de ce métier-là.