" Quand je vois un caractère mal foutu, je me dis : Qu'est-ce qu'il est laid le mec ! "


Affaire esperluette Vos définitions personnelles de la typographie ?

Franck Jalleau C'est un mot qui a tellement été galvaudé qu'on ne sait plus trop ce qu'est la typographie : du signe, de la mise en pages, de la composition, de la gravure, du flashage… Il est très difficilement définissable dans sa globalité. Ce serait long, il faudrait tout un panaché de métiers.

AE Une définition de vos métiers ?

Franck Jalleau Je dis que je suis concepteur-dessinateur de caractères : dans le fond, je ne suis pas typographe, je n'ai jamais pris cette appellation qui ne cerne pas précisément mon métier.

François-Marie Mallet Si on compare la Lettre à la musique, à la poésie, pour moi c'est une sorte de poésie musicale, de l'utiliser, de la dessiner, peu importe ce qu'on en fait. C'est un voyage sans destination, infini… enfin, jusqu'à ce que je crève, après, les dernières lettres seront sur la pierre !

AE Qu'est-ce qui vous émeut, qu'est-ce qui vous fait bondir en typographie ?

Franck Jalleau Ce qui me fait bondir, c'est de voir un beau caractère mal mis en page. Je préfère encore le contraire. Un ouvrage presque parfait dans la réalisation ou un objet, parce qu'à ce stade ça devient un objet, où il y a cette espèce d'intelligence et de symbiose entre le dessin de l'écriture, le corps utilisé, le format de l'ouvrage, le façonnage, c'est assez émouvant.

François-Marie Mallet Un beau caractère avec un papier laid : tout est raté. Il faut être professionnel à tous les niveau de la chaîne, aussi bien dans le dessin, dans l'impression, dans le choix du papier, et surtout dans la simplicité.

Franck Jalleau Et puis voir un beau caractère…

AE Qu'est-ce qu' un " beau " caractère ?

Franck Jalleau Je pense au Songe de Polyphile… C'est un ensemble : je l'apprécie parce que j'apprécie aussi son environnement, cette intelligence qui fait que ce truc restera complètement mythique. C'est valable sur des caractères complètement nouveaux : quand José Mandoza sort un nouveau caractère, je suis toujours ému parce que j'aime beaucoup sa manière de dessiner ; c'est quelqu'un qui va extrêmement loin au niveau de la forme. J'aime aussi la façon dont dessine Zapf : quand je rentre dans les lettres isolées, dans la forme, que je focalise mon regard sur un signe…

AE Qu'est-ce qui vous émeut dans un beau caractère ?

Franck Jalleau Ce qui ne m'émeut pas ce sont les caractères copier-coller. Cela ne me révolte plus, mais je trouve ça d'une ignorance terrible parce que je ne vois pas ce que ça peut apporter à celui qui le fait. C'est cette sorte de pauvreté qui m'attriste. Au contraire, ce qui m'émeut chez les gens comme Mendoza et Zapf c'est la symbiose qui règne entre les éléments d'un signe.

AE Que pensez-vous du travail de Neville Brody ?

Franck Jalleau Je trouve son travail remarquable. J'ai eu la chance de le rencontrer à deux reprises, et puis lire certaines choses qu'il a pu écrire m'ont réconcilié avec lui : ce qu'on connaît de Neville Brody, ce n'est pas vraiment du Neville Brody. Ce sont des choses récupérées que je qualifierais de travaux de deuxième génération. Je prends souvent l'exemple des graffitis : Neville Brody, pour moi, c'est un peu ça. D'ailleurs, il en est revenu de tout ce qu'il a pu dessiner, déstructurer : c'est pour mieux construire, parce que c'est quelqu'un qui est tout à fait capable de faire de la mise en pages presque tirée au cordeau. C'est un type qui a expérimenté.

AE La typo, c'est viscéral pour vous. C'est une projection de soi dessiner un caractère ?

Franck Jalleau Il est difficile de cacher ses sensibilités à travers le caractère typographique : vous avez des gens qui vont dessiner à la hache, d'autres tout arrondi, des gens qui vont dessiner généreux, ou au contraire étriqué, vous avez des gens qui mettent la typo à leur service… On ne peut pas tout cacher.

AE Ce qui vous émeut dans un beau caractère, c'est aussi de sentir la personne qui l'a dessiné…

Franck Jalleau Lorsque vous voyez un beau caractère, bien dessiné, vous vous dites que quelque part, le mec doit être beau. On ressemble toujours à ce qu'on dessine. Quand je vois un caractère mal foutu, je me dis : " Qu'est-ce qu'il est laid le mec. " Il est pauvre, ça se voit. C'est comme quand on néglige un travail : on peut ne pas y arriver, mais on peut aussi travailler.